Pour une vraie suppression de l’ENA

30 octobre 2019

 

Le Président Macron a annoncé la suppression de l’ENA puis a nommé un groupe d’étude chargé de proposer… une nouvelle ENA. L’idée qu’il faut former les hauts-fonctionnaires de manière uniforme paraît une évidence en France mais en France seulement. Ailleurs, ils sont recrutés comme tout le monde, à l’issue de leurs études, qui sont aussi variées que les missions du secteur public.

 

La justification de la voie quasi-unique de l’ENA est solide, ou du moins l’était en 1945. Il s’agissait de mettre fin au copinage et au népotisme qui avait sévi dans l’ancien monde d’avant-guerre. En sélectionnant les étudiants sur concours et en attribuant les postes en fonction du classement de sortie, on espérait s’en remettre au mérite pour remplir les rangs les plus élevés de la fonction publique. De fait, nombreux sont les hauts-fonctionnaires actuels qui n’auraient jamais eu leur chance dans l’ancien système. Cette noble idée, cependant, n’a pas suffi pour assurer un recrutement adapté aux besoins, ni même pour entièrement briser l’avantage des jeunes gens bien nés.

 

Pour entrer à l’ENA – hors concours interne – la voie royale est de passer par Sciences-Po, si possible à Paris, pour y préparer le concours d’entrée. Malgré des réformes importantes, la sélection à l’entrée à Sciences-Po continue de favoriser les enfants issus des milieux favorisés, et il en va de même pour l’entrée à l’ENA. L’ère des cent familles n’est plus mais, en dépit de nombreuses réformes ces dernières années, l’égalité des chances est loin d’être assurée, comme d’ailleurs pour les admissions dans toutes les Grandes Écoles. C’est probablement inévitable et certainement pas spécifique à la France, mais cela illustre les limites de la justification majeure de l’ENA.

 

Face à cela, le système français, souffre de nombreux inconvénients. Le moule unique crée un corps peu diversifié. Indépendamment de leurs origines sociales, les énarques partagent largement une vision spécifique de l’État, son rôle, son mode de fonctionnement et son rapport avec la société. Cette cohérence a des avantages, bien sûr. Elle a permis la reconstruction après la guerre et a porté le pays dans les décennies suivantes en s’appuyant sur une tradition jacobine solidement ancrée qu’elle a rendue efficace. Mais la mondialisation a battu ce modèle en brèche. Le temps des grandes entreprises publiques imbriquées dans l’État est passé. La capacité de lever toujours plus d’impôts pour soutenir un État stratège est épuisée et l’État ne peut plus être un bon stratège dans un monde toujours plus compétitif. L’ENA ne peut plus offrir à ses anciens élèves la carrière dorée de haut-fonctionnaire puissant qui pantoufle ensuite dans une entreprise publique. Du coup, l’ENA devient moins attractive. Or cette baisse d’attractivité menace l’autre avantage majeur du système : la qualité de ses élèves issus d’une sélection féroce.

 

Ailleurs, les hauts-fonctionnaires sont recrutés après des études supérieures dans toutes les disciplines possibles et imaginables. Comme une entreprise, chaque ministère définit ses besoins et procède à une sélection des candidats. Pert-on en cohérence ? Il semble que non. Le sens de l’État n’est pas l’apanage d’une formation unique. Tout comme une entreprise développe sa culture interne, les ministères peuvent très bien intégrer en leur sein des personnes venues d’horizons variés et construire le sens de ses missions. Ce n’est plus une croyance théorique acquise sur les bancs d’école mais un effort commun pour donner du sens à l’action.

 

Un avantage considérable du recrutement diversifié est d’assurer une adéquation forte entre les missions des hauts-fonctionnaires et leur formation. L’ENA, au contraire, forme des généralistes. Un peu de droit, un peu d’économie, un peu de sciences politiques, un peu de sciences administrative. Un peu de tout, mais rien d’approfondi. Le mythe de l’ENA est que ses anciens élèves peuvent résoudre tous les problèmes, parce qu’ils sont brillants et qu’ils ont entendu parler de tout. Or, là encore, le monde a changé. On peut le regretter, mais il est devenu beaucoup plus technique. Il ne suffit plus d’avoir picoré des connaissances variées, il faut avoir une vraie formation, théorique pour que les compétences durent, et pratique pour les mettre en œuvre. Le généralisme, qui est devenu une superficialité, ne suffit plus. Nos ministères ne détiennent plus nécessairement toutes les compétences nécessaires. Certes, les énarques se forment sur le terrain mais, il leur manquera souvent les bases.

 

Fermer l’ENA pour ouvrir une autre école, ce qui semble être dans les tuyaux, est donc un geste essentiellement symbolique. Le vrai changement, serait de se passer d’école dédiée à former les futurs hauts fonctionnaires et de laisser chaque ministère recruter son personnel librement. Décrire les postes, examiner les candidatures et choisir la personne la mieux adaptée est le standard international. Quid du risque de voir ces recrutements redevenir l’objet de favoritisme, voire de pressions politiques ? Le risque existe, bien sûr, comme partout ailleurs. Mais la France d’aujourd’hui n’est plus celle de la troisième république. Les procédures de recrutement peuvent, et doivent être encadrées par des règles. La meilleure protection contre toute déviance est la transparence et la possibilité pour des lanceurs d’alerte d’attirer l’attention lorsque c’est nécessaire.