Facebook et Cie : est-ce vraiment compliqué ?

24 novembre 2019

 

J’avoue que je sors ici de mon domaine de compétence, si tant que l’on accepte de m’en accorder un. Il ne se passe pas de jour sans débat sur les risques posés par les réseaux sociaux et leur utilisation pour disséminer des « fake news », des théories de conspiration et de la haine. On a vu comment ils déstabilisent les élections dans les pays démocratiques. Ils permettent à des groupes de marginaux aux idées particulièrement nocives de croître et embellir. L’État de droit semble désarmé. Et pourtant, la parade existe, et elle est simple.

 

Le plus extraordinaire c’est que ces problèmes n’ont rien de nouveau. La seule innovation est la technologie sous-jacente mais, sinon, on tourne en rond en réinventant des vieux débats sur la liberté d’opinion et la présence de monopoles. Ces questions ont été l’objet de discussions intenses, on a trouvé des solutions, et on ne cesse de les peaufiner. Ces solutions peuvent être mises en œuvre, après quelques ajustements pour tenir compte de la nouvelle technologie.

 

Durant les siècles qui ont suivi l’invention magique de Gutenberg, on a vu les mêmes développements. Les journaux sont apparus et cette invention, comme toutes les autres, a été rapidement détournée par des mauvais esprits. La presse se diffuse sans doute de manière moins efficace sur papier que la toile, mais la mauvaise presse est tout aussi dangereuse en disséminant des mensonges et des insultes. Les premières réactions ne furent pas très différentes de ce qui se passe en ce moment. Des gouvernements, pas vraiment démocratiques, ont saisi le prétexte offert par la mauvaise presse pour étouffer tout ce qui leur manquait de respect ; les autres ont tergiversé entre liberté d’opinion et censure. La presse a essayé de défendre l’idée d’autorégulation, mais cela n’a pas marché, comme la plupart des autorégulations – pensez aux marchés financiers avant 2008. À la fin, des lois sur la presse ont été adoptées.

 

Ces lois varient d’un pays à l’autre, mais elles sont construites sur un socle commun. La presse a le droit de publier tout ce qui lui plait à condition de ne pas remettre en cause des valeurs fondamentales comme la décence et l’honnêteté et de ne pas répandre intentionnellement des mensonges ou la haine contre des groupes spécifiques. Ces valeurs fondamentales évoluent au cours du temps et sont alors mises à jour. En bref il existe un large accord sur ce qui est publiable et ce qui ne l’est pas. C’est au processus démocratique qu’il revient de mettre cet accord en œuvre. Bien sûr, en pratique ce n’est pas aussi simple et harmonieux que ce que je dis, mais le principe est clair et simple.

 

Les défis que cela pose sont bien compris. La liberté d’opinion et de parole est la base de la démocratie, il implique la liberté de la presse. En même temps, comme toutes les autres libertés, la liberté de la presse ne peut pas être sans limites, ne serait-ce que parce qu’elle peut être utilisée par des forces antidémocratiques pour saper les bases de la société. Le bon équilibre n’est pas facile à trouver mais, après une longue expérience, les démocraties ont mis au point des compromis acceptables et efficaces. Ces lois, initialement conçues pour la presse écrite ont ensuite été appliquées à la radio et à la télévision. Il a suffi de considérer que ces nouveaux médias sont de nouvelles formes de presse qui utilisent des technologies différentes.

 

C’est un bon point de départ. Il suffit de reconnaître que, de nos jours, nombreux sont ce qui s’informent sur les réseaux sociaux. Les jeunes – et les moins jeunes – ne lisent pas les journaux, n’écoutent pas la radio, ne regardent pas la télévision. Ils naviguent sur la toile. Ils n’envoient des « courriers des lecteurs », ils chattent entre eux. Ils établissent des liens avec d’autres qui partagent leurs opinions, un peu comme, auparavant, les gens pouvaient être catalogués en fonction de leur journal quotidien. Les réseaux sociaux remplacent les médias traditionnels. Il est donc naturel de considérer qu’ils sont des organes de presse et de leur appliquer les mêmes lois et règles que les autres organes de presse. Ces lois et ces règles ont été longuement élaborées et améliorées depuis longtemps, elles sont largement acceptées et immédiatement applicables aux réseaux sociaux. Il est difficile de comprendre pourquoi ce n’est pas déjà fait ou en bonne voie d’être fait.

 

J’imagine qu’il n’est pas si simple d’établir ce qui est un réseau social et ce qui est un site de discussions privées. Les cercles de discussions qui apparaissent sur la toile ressemblent aux réunions publiques d’antan mais aussi aux discussions au café d’à côté. En général, les réunions publiques sont régulées alors que les discussions privées sont libres. La distinction est ténue, cependant, et probablement encore plus sur la toile. Par approximations successives, nous avons appris comment établir cette distinction pour les réunions traditionnelles, il n’y a aucune raison pour que ce ne soit pas aussi le cas pour la toile. Il suffit de commencer et d’améliorer ensuite. Des erreurs seront commises, c’est inévitable, mais ce n’est pas une raison suffisante pour laisser prospérer la situation actuelle qui secoue les fondations de la démocratie.

 

En plus de la liberté de la presse, se déroule un autre débat, parfaitement classique lui aussi. Les réseaux sociaux sont dominés par quelques géants. C’est normal, les réseaux sociaux sont sujets à des rendements d’échelle : plus un réseau est vaste, plus il est difficile pour des réseaux sociaux concurrents de se faire une place. La raison est ce qu’on appelle des externalités de réseau : un réseau est plus utile si un grand nombre de gens sont connectés. Le résultat est l’émergence de monopoles naturels. De nombreux exemples de monopoles naturels existent. C’est ainsi le cas du téléphone, dont l’utilité dépend du nombre de personnes avec lesquelles on peut parler. Cette industrie a longtemps été monopolisée, et très profitable, jusqu’à ce qu’on y introduise de la compétition par des moyens légaux. Certes, chaque monopole naturel s’appuie sur des mécanismes différents et les entreprises dominantes utilisent cet argument pour défendre le statu quo. Tout ce que cela signifie c’est que la manière de briser ces monopoles dépend de l’industrie en question, mais il est raisonnablement facile de trouver la bonne manière de s’y prendre. Comme leurs prédécesseurs, les monopoles qui dominent les réseaux sociaux profitent de leurs capacités d’influencer l’opinion publique pour défendre leurs positions et effrayer les responsables politiques. C’est du lobbying, d’autant plus inacceptable qu’il est efficace.

 

La liberté de la presse et le pouvoir de monopole sont deux questions différentes. Trop souvent, les débats tendent à mélanger ces deux aspects. Ces deux questions doivent être réglées séparément et les solutions reposent sur des logiques spécifiques et devront impliquer des règles distinctes. Régler une question ne règlera pas l’autre.

 

Les entreprises des réseaux sociaux ont commencé par nier que leur impact peut être sérieusement nocif, puis elles ont rejeté toute notion qu’elles ont une responsabilité vis à vis de la société. Elles défendent maintenant l’idée que ces questions sont trop complexes pour légiférer et proposent plutôt de s’en remettre à l’autorégulation, donc de leur faire totale confiance. C’est ce que dit Mark Zuckerberg quand il demande aux autorités de lui fournir des consignes qu’il appliquera – donc comment il exercera la censure – et, en même temps, il déclare qu’il se battra avec la plus extrême énergie contre toute tentative de briser son monopole. Mais il nous avertit aussi que Facebook ne peut pas détecter et éliminer instantanément tous les contenus inacceptables. C’est surprenant. La remarquable technologie à l’œuvre dans les réseaux sociaux doit pouvoir être développée pour surveiller les contenus en temps réel, mais c’est probablement coûteux. Quel intérêt aurait Facebook à dépenser de l’argent pour obtenir des résultats dont la conséquence sera de faire fuir ses clients vers d’autres sites moins regardants ? C’est bien là le problème avec l’autorégulation et la raison pour laquelle il faut légiférer.

 

Au lieu de négocier avec les réseaux sociaux, qui ne peuvent pas être juge et partie, il est simple de déclarer qu’ils sont des organes de presse. Ils seront alors soumis à la législation existante et devront payer des amendes à chaque fois qu’ils laissent apparaître des contenus illégaux. On pourrait même rendre ces amendes proportionnelles au temps durant lequel ces contenus restent visibles. Il y a fort à parier que les réseaux sociaux investiront alors dans une technologie qui leur permettra de détecter en temps réel les contenus illicites et qu’ils n’accepteront plus de la publicité politique douteuse. On le voit, les états disposent déjà des outils pour nettoyer les réseaux sociaux de leurs contenus nocifs et en faire des sources, aussi dynamiques que saines, d’information et de débats. Les états peuvent aussi appliquer la législation anti-monopole, y compris les règles spécifiques qui s’appliquent à la presse, pour rendre cette industrie concurrentielle. Est-ce vraiment aussi simple que je me l’imagine ?