Ce qui est embêtant avec Trump

21 août 2019

Le détester est simple et naturel. Pour sa personnalité, pour ce qu’il représente, pour ce qu’il fait et, surtout, pour sa capacité à ne pas faire ce qu’il dit. Et, pourtant, il n’a pas toujours tort. Il lui arrive, plus souvent qu’on ne le voudrait, d’identifier des vrais sujets.

 

La Chine est un bon exemple. On y exécute, paraît-il, plus de personnes que dans tout le reste du monde. Cette dictature ne tolère ni la liberté d’opinion, ni la liberté d’expression. Elle persécute de manière perverse ses minorités. Trump n’en a cure. Ce qui l’intéresse, c’est le commerce. Depuis son accession à l’OMC, la Chine triche sans retenue et ça, ça embête Trump au plus haut point. Beaucoup d’autres pays sont également agacés de voir la deuxième puissance économique mondiale violer les règles commerciales de l’OMC, mais ils ne le disent pas trop fort, pas plus d’ailleurs qu’ils n’insistent sur la violation des droits humains. Parce que le marché chinois offre les meilleures perspectives de croissance au monde, aucun leader politique ne veut prendre le risque de voir ses entreprises exclues de la fête. Trump, au moins, n’hésite pas à s’attaquer à ce problème. De fait, il se bat pour tout le monde, il faut le reconnaître.

 

Bien sûr, s’il attaque les pratiques commerciales de la Chine, ce n’est pas pour une question de principe. Ce qui l’embête vraiment, c’est le déficit des États-Unis vis à vis de la Chine. Or ce déficit bilatéral ne veut rien dire (et il a beaucoup diminué depuis quelque temps). Un pays qui n’a pas de ressources pétrolières aura toujours un gros déficit vis à vis des pays producteurs et compensera plus ou moins ce déficit par des surplus vis à vis d’autres pays, c’est tout l’intérêt des échanges commerciaux, tout le monde y gagne. La Chine, qui a peu de ressources naturelles, a de gros déficits vis à vis de bien des pays producteurs, et des surplus vis à vis d’autres pays, dont les États-Unis. Trump ne semble pas comprendre ce principe élémentaire. Il est vrai que les États-Unis ont un déficit commercial global, mais ce n’est pas la faute de la Chine. La raison est que les Américains, dans leur ensemble, dépensent plus qu’ils ne gagnent. Ils en ont parfaitement le droit, à condition qu’ils payent pour la différence. C’est ce qu’ils font, en exportant des dollars (qui ne leur coûtent rien) que le reste du monde, y compris la Chine, se sentent le besoin d’accumuler. Rien de mal à cela non plus : l’Arabie Saoudite exporte du pétrole, dont elle possède de vastes quantités, les États-Unis exportent des dollars, qu’ils peuvent produire à volonté. Chaque pays a, ou devrait avoir, quelque chose à exporter. Les Saoudites ont la chance d’avoir du pétrole, les Américains ont été remarquablement bons pour construire un système financier dont le monde a besoin.

 

Mais revenons à Trump. Il en veut à l’Allemagne de ne pas contribuer assez à sa défense et de s’en remettre au parapluie offert par les États-Unis. Il n’a pas vraiment tort. Ses prédécesseurs ont choisi de ne pas en faire un fromage, peut-être parce que personne n’a vraiment envie de voir l’Allemagne redevenir une puissance militaire, et surtout pas les Allemands qui savent bien l’usage qu’ils en ont fait. Par ailleurs, Trump ne manque aucune occasion de dire tout le mal qu’il pense de l’Union Européenne et il pousse comme il peut pour un Brexit dur. Il voit l’UE comme une construction plutôt amorphe, ce que déplorent aussi les pro-Européens les plus enthousiastes, qui ressassent encore la sortie de Henri Kissinger qui demandait malicieusement quel est le numéro de téléphone de l’Europe. Toujours dans le même registre, Trump soutient sans réserve les faucons israéliens en ignorant la volonté des Palestiniens de disposer le leur propre État, une aspiration qui est devenue un objectif mythique dans l’opinion publique arabe. Mais cette sainte solidarité explique mal pourquoi, soixante-dix ans après la création de l’État d’Israël, tant de Palestiniens vivent sans droits civiques dans des camps de réfugiés dans les pays arabes alors que leurs dirigeants se chamaillent au lieu de réaliser l’union sacrée. Trump n’a pas forcément tort de penser que les accords de paix d’Oslo ne sont pas la réponse définitive au conflit qui perdure. Quant à son amitié fraternelle avec le despote Nord-Coréen, aussi risible et cynique soit-elle, elle représente une tentative pour faire autre chose que ce qui a été essayé pendant plus d’un demi-siècle. L’échec est peut-être au bout du chemin, mais qui ne tente rien n’a rien. Toujours dans le domaine angoissant de la profération nucléaire, les Européens condamnent la rupture de l’accord conclu avec l’Iran, mais ils en reconnaissent les failles profondes. Qu’est-ce qu’on fait, alors ?

 

On peut multiplier les exemples sans fin. Il faut admettre que Trump n’a pas toujours tort. Au fond, il bataille contre le politiquement correct, un paradoxe pour le président du pays qui a façonné l’ordre mondial et qui est devenu le parangon du politiquement correct. Mais le politiquement correct n’est-il pas une manière de se débarrasser de questions complexes, d’y répondre de manière simple, voire simpliste, en écartant toute critique sous couvert de jugements moralisants ? C’est peut-être une chance que la Maison Blanche, pour un temps du moins, secoue de vieilles certitudes et des accords branlants.

 

Le problème avec Trump est qu’il vaut mieux avoir des accords branlants que des mauvais accords ou pas d’accords du tout. La plupart du temps, il n’a rien à proposer et quand il avance des propositions, elles ne sont pas les bonnes. Son approche, faite de déclarations fracassantes et d’actions agressives ne font que révéler sa profonde ignorance des sujets qu’il traite, de leurs origines historiques et de leur complexité. Si ces questions étaient aussi simples qu’il l’affirme, elles auraient été résolues depuis bien longtemps. De fait, il a progressivement fait partir ses premiers conseillers, qui étaient parfois compétents, pour s’entourer de personnes dociles tout aussi ignorantes que lui ou prêtes à faire l’impasse sur ce qu’ils savent pour rester en place.

 

Il est impossible d’améliorer de l’extérieur la qualité des discussions à la Maison Blanche. Les alliés traditionnels des États-Unis peuvent espérer que Trump ne sera pas réélu, mais c’est un espoir bien ténu. Que peuvent-ils faire d’autre ? Une première possibilité est de reconnaître que Trump a souvent raison et de construire des propositions solides. Cela peut demander d’abandonner le politiquement correct et d’accepter de jeter à la poubelle des accords imparfaits, mais sans garantie que le résultat sera meilleur que ce qui existe déjà. Une seconde possibilité est d’ignorer Trump et de sauver au maximum le statuquo. Un exemple de la première approche est de défendre le multilatéralisme commercial et d’encourager la Chine à corriger ses violations les plus criantes. Un exemple de la seconde approche est ce que font les Européens lorsqu’ils essayent de sauver l’accord avec l’Iran pour l’améliorer. Il faut reconnaître qu’aucune approche ne marche, pour l’instant du moins. Une raison est que les États-Unis restent la seule superpuissance et que rien ne peut être accompli sans son accord. Une autre raison est que Trump ne respecte pas ses engagements et que tout accord peut être déchiré sans raison prévisible.

 

Alors, il ne reste plus qu’à gagner du temps. Tôt ou tard, en 2021 ou en 2025, Trump sera remplacé à la Maison Blanche. Mais d’ici là, le monde aura changé dans le mauvais sens, c’est déjà fait. On ne pourra pas alors simplement revenir au monde d’avant Trump. La première des priorités doit être d’éviter des désastres. La seconde priorité est de préparer l’avenir, avec ceux qui, aux États-Unis, sont également horrifiés, comme l’ont fait les Alliés durant la seconde mondiale. Il s’agit aujourd’hui de négocier avec eux pour construire des accords solides, en s’appuyant sur les compétences techniques et politiques de citoyens américains, peut-être même avec des groupes politiques. Un bon exemple est la question du changement climatique. La bonne solution est l’instauration d’une taxe carbone bien conçue, telle qu’avancée récemment par 27 Prix Nobel, tous américains. Il serait utile que de nombreux pays se mettent d’accord pour adopter une telle taxe et pour imposer des droits de douane sur les produits des autres pays, donc les États-Unis. Ceci pourrait permettre au successeur de Trump de se joindre à l’accord et, en attendant, d’encourager les états américains qui le souhaitent de s’y prépare, ce qui leur permettrait d’engranger rapidement des avantages lorsque ce sera fait.