Wanted: des bons gouvernements

28 août 2019

 

 

Nul ne sait si un gros ralentissement économique, voire une récession, va frapper les pays développés un de ces jours. Si ça arrive, nous sommes dans de beaux draps. Depuis la crise des subprimes qui a commencé en 2007, les banques centrales ont mis en place un impressionnant ensemble de mesures. Elles ont fait descendre leurs taux d’intérêts vers zéro, parfois même en dessous de zéro. Elles ont créé des quantités colossales de monnaie avec leurs politiques d’assouplissement quantitatif. Elles ont pris des engagements précis sur ce qu’elles allaient faire dans un avenir éloigné. Des mesures courageuses jamais essayées auparavant ! La récession fut brève, du moins en dehors de la zone euro qui a subi une crise des dettes souveraines qui aurait largement pu être évitée. Ce que tout le monde craignait, une nouvelle Grande Dépression comme après la crise financière de 1929, n’a pas eu lieu. Bravo les banques centrales !

 

Il est facile de ne pas s’être pas rendu compte de la passivité des gouvernements, mise à part des interventions limitées en 2008. La plupart des gouvernements se sont reposés sur leurs banques centrales. Ils se sont déclarés inquiets de la taille de leurs dettes publiques. Mais, en dehors du cas particulier de l’Allemagne, les dettes publiques ont fortement augmenté depuis lors, comme le montre la figure ci-dessous. Cette augmentation n’est pas la conséquence d’efforts pour aider les banques centrales, elle traduit l’absence d’efforts pour éliminer les déficits budgétaires une fois la situation rétablie. Évidemment, s’attaquer aux déficits est impopulaire… L’Allemagne s’y est mise parce que ce sont les déficits qui y sont hautement impopulaires, un écho persistant des événements désastreux qui, durant les années 1920, ont conduit tout droit à l’arrivée du nazisme. Elle a aussi été grandement aidée par l’appétit apparemment inextinguible des Chinois pour ses grosses voitures de luxe, ce qui a gonflé la croissance et les rentrées fiscales. D’ailleurs, cette demande s’est largement évaporée depuis les campagnes anti-corruption menées en Chine, ce qui explique que l’Allemagne est peut-être en train de rentrer en récession.


 

 

Source: AMECO on line, Commission Européenne

 

 

 Tout ceci n’est malheureusement pas seulement d’un intérêt historique. Depuis leurs interventions massives, les banques centrales ont toujours prévu de normaliser leur politique économique. Elles avaient l’intention de faire remonter leur taux d’intérêt et de réabsorber les masses de liquidité qu’elles avaient créées. Il s’agissait, pour elles, de retrouver des marges de manœuvre pour faire face au prochain retournement de conjoncture. Pas de chance, elles n’en ont pas eu le temps. Si une récession devait se produire maintenant, elles n’ont tout bonnement plus de munitions, ou si peu. Dans ce cas, seule la politique budgétaire pourra être mobilisée pour amortir le choc. Il faudrait alors augmenter la dépense publique ou réduire la fiscalité. Mais la plupart des gouvernements ne paraissent pas prêts à ainsi se substituer à leurs banques centrales. Dans ces conditions, une petite récession pourrait devenir profonde et longue.

 

Bien sûr, les gouvernements vont justifier leur inaction par le niveau de leur endettement, bien supérieur à ce qu’il était en 2007. Que ce soit leur faute, ou celle de leurs prédécesseurs importe peu, ils vont encore compter sur leurs banques centrales. Celles-ci se considèrent comme les héros qui ont sauvé le monde après 2007, ce qui n’est pas faux. Elles feront alors l’erreur de prétendre qu’elles peuvent le refaire encore une fois. Elles affirment déjà qu’elles disposent des instruments nécessaires, ce qui n’est pas le cas. Leur hubris fournit ainsi aux gouvernements un prétexte pour rester passifs.

 

Tout ceci est inquiétant, pour ne pas dire extravagant. Les gouvernements des pays développés ont-ils perdu la tête ? Déjà, si le ralentissement – ou une récession – se produit, ce sera largement de leur faute. Le monde n’a pas besoin d’une guerre commerciale. Le Brexit est une erreur monumentale non provoquée, juste une manœuvre politique suicidaire. Les politiques d’austérité adoptées en Europe de 2010 à 2014, suivies d’une attitude « neutre » depuis lors, sont inspirées par des croyances idéologiques, bien loin de l’état des connaissances en la matière. La totale stagnation de l’économie italienne depuis deux décennies est le résultat de la quasi-absence de réformes pourtant mille fois décrites. L’Argentine semble vouée à se retrouver en crise avec une régularité affligeante. La montée de l’angoisse face au réchauffement climatique reflète la totale inaction des pouvoirs publics, (et les peurs véhiculées par quantité d’ONG bien intentionnées mais largement irrationnelles). Dans ces conditions, c’est un vrai miracle que les consommateurs semblent avoir gardé le moral. Qu’ils s’angoissent, et la récession sera là, profonde.

 

La vague populiste explique une partie de ces déviances, mais les populistes ne sont pas particulièrement opposés aux déficits budgétaires et à l’endettement public, principalement pour de mauvaises raisons. Une fois au pouvoir, directement ou indirectement, ils font bien des dégâts mais, qui sait, ce pourrait être une bonne chose qu’ils soient aux affaires en cas de récession. C’est dire le pétrin dans lequel nous sommes.