Brexit: trois aspects oubliés

11 septembre 2019

 

Les débats britanniques sur le Brexit sont absolument fascinants. Il ne se passe pas un jour sans que ne se produise un nouvel épisode spectaculaire. Derrière un processus qui semble souvent délirant, et qui l’est parfois, il est facile d’oublier quelques aspects importants.

 

Le premier aspect est que, très probablement, il ne se passera pas grand chose le jour J, qu’il y ait, ou non, un nouvel accord. Les négociations, et l’accord qui en a été le résultat, portent sur le divorce, et non pas sur les relations futures. C’est pour cela que l’accord prévoit une période de transition de deux ans, consacrée à traiter des millions de questions pratiques. Ces questions vont de ce qui passera aux postes à la frontière au statut des Européens qui travaillent ou vivent en Grande Bretagne – et réciproquement – ou bien à la reconnaissance mutuelle des caractéristiques des biens et des services qui seront échangés. Sans accord, même sans cadre prédéfini, il faudra bien prendre toutes ces décisions. La géographie fait que les échanges commerciaux et les mouvements de personnes continueront à un haut niveau, il faudra bien les organiser, ce qui prendra beaucoup de temps. En attendant une transition est inévitable. Ceci signifie que les changements seront limités au moment du Brexit, tout simplement parce personne ne veut d’une dislocation des relations économiques, pas même les tenants d’un Brexit dur, même s’ils n’ont pas encore réalisé les conséquences de ce qu’ils souhaitent. D’une manière ou d’une autre, les accords Européens continueront de prévaloir longtemps après le Brexit.

 

Le second aspect qu’on ne peut pas ignorer, est que, depuis plus de quarante ans, l’économie britannique est devenue complètement intégrée avec celle de l’Union Européenne. C’est la législation commune qui régit toutes les activités commerciales au sein de la Grande Bretagne, tout comme entre la Grande Bretagne et l’UE, et même avec le reste du monde. Cette législation couvre bien sûr le commerce, mais aussi la protection des consommateurs, les règles anti-trust, et bien plus. La Grande-Bretagne va devoir construire sa propre législation, tout en veillant à sa compatibilité avec celle de son principal partenaire, l’UE. Les entreprises britanniques vont devoir restructurer leurs relations avec leurs clients et leurs fournisseurs, les non-résidents auront à redéfinir leurs situations individuelles. Même si l’UE est loin d’être parfaite, les échanges se déroulent de manière relativement harmonieuse. De ce fait, la meilleure solution, la plus simple en tout cas, pour la Grande Bretagne est de reprendre à son compte les lois et règles européennes, sans trop de changements, et pour les entreprises britanniques de maintenir leurs relations commerciales existantes. Du coup, le Brexit apparaît comme une énorme perturbation sans beaucoup d’effets pratiques durables. Entretemps, les entreprises sont confrontées à une incertitude massive, qui limite leurs dépenses d’investissement et d’ailleurs certaines d’entre elles se sont déjà délocalisées. À terme, la Grande Bretagne post-Brexit ne sera pas très différente de ce qu’elle est aujourd’hui.

 

Cette observation implique un troisième aspect, qui est masqué par les débats spectaculaires de ces dernières semaines : un vrai Brexit est quasiment impossible. On avait souvent coutume d’admirer la stabilité et le pragmatisme de la démocratie britannique. Tout d’un coup, ses institutions donnent l’impression d’être devenues dysfonctionnelles et irrationnelles. Bien sûr, le référendum n’aurait jamais dû avoir lieu, ou bien la question aurait dû être mieux posée. Oui, ce fut une erreur énorme. Mais alors, il faut se demander comment un système démocratique stable et pragmatique peut gérer une mission quasi-impossible. Un système mal conçu aurait mis en place le Brexit sans se poser trop de questions. Les convulsions que l’on observe peuvent être vues comme des efforts, plus ou moins conscients, de faire face aux conséquences désastreuses du référendum. À son arrivée au pouvoir, Theresa May avait formulé cette célèbre expression : Brexit is Brexit. Facile à dire, pas à faire, comme elle finit par le réaliser. Il lui a fallu négocier un accord avec les Européens bien plus complexe qu’elle ne semble l’avoir envisagé. Puis elle a vu son Parlement rejeter toutes ses propositions. On considère souvent que l’incapacité du Parlement à formuler des contre-propositions reflète un profond dysfonctionnement des institutions britanniques. Une autre manière de voir est qu’il a réalisé qu’il n’y a de bonne manière de sortir de l’UE. Des millions de citoyens ont défilé pour demander un nouveau référendum, avec une question clairement formulée. L’équipe, jadis marginale au sein du Parti Conservateur, actuellement au pouvoir refusent cette idée de nouveau référendum, mais ils semblent dépassés par la vigueur de la résistance qui se manifeste. Tout ceci paraît éminemment rationnel et l’histoire du Brexit n’est pas terminée.