De l’utilité du coronavirus ?

 

2 mars 2020

 

Il est bien trop tôt pour savoir si l’épidémie de coronavirus aura juste été une gigantesque panique ou un désastre historique. Certains spécialistes redoutent que l’infection n’affecte la moitié de la population mondiale. Si le taux de mortalité est de 2%, cela signifierait que 1% des personnes aujourd’hui en vie pourraient décéder. Le bilan serait de 78 millions de morts, presque autant que la population de l’Allemagne ou de la Turquie. Les mots manquent pour décrire cette menace.

 

Comment, alors, peut-on envisager que quelque chose d’utile puisse se profiler derrière un tel désastre ? De manière stupéfiante, l’épidémie ressemble à un test de Rohrschach, ces taches d’encre colorées qui révèlent votre personnalité. Dans ce cas, ce sont la nature des gouvernements, et plus largement des sociétés, qui apparaissent au grand jour. Même si l’épidémie est rapidement jugulée, les retombées pourraient être tout aussi spectaculaires à terme, pour le meilleur ou pour le pire.

 

Commençons par le commencement, la Chine. Elle ne cesse de promouvoir son mode de gouvernement autocratique et secret. Instinctivement sans doute, le gouvernement a commencé par cacher l’épidémie. Il a alors été contraint de faire un demi-tour abrupt, ce qui est rare. La propagande officielle a cru étonner le monde en construisant un hôpital en dix jours mais elle s’est révélée futile en encore moins de temps, lorsque le système de santé s’est révélé totalement débordé et a abandonné à leur propre sort des quantités de malades. Les mesures draconiennes qui ont suivi vont peut-être permettre de contrôler la situation sanitaire, mais au prix de violations de droits humains élémentaires. Même si un grand nombre de citoyens n’ont aucune illusion sur la nature du régime, cette expérience est traumatique.

 

On peut en dire autant de bien d’autres régimes autocratiques et secrets. L’Iran publie des chiffres abracadabrants, il lui faudra bien le reconnaître, et il sera difficile de mettre en cause des conflits ourdis à l’étranger. Il y a de fortes chances pour que la Russie fasse de même, comme ce fut le cas avec le SIDA. On a déjà vu, lors de la catastrophe de Chernobyl, à quel point les citoyens se sentent méprisés et maltraités quand ils découvrent que leur gouvernement a choisi de protéger le régime en place plutôt que leurs propres vies. Tôt ou tard, il y a toujours un prix à payer.

 

Les dénégations initiales de Trump seront bientôt perçues comme un mensonge de plus. Il est possible que le système de santé des États-Unis soit mieux équipé que beaucoup d’autres pour faire face à l’épidémie, mais le président pourrait être en sérieuse difficulté s’il s’avère que sa réaction a provoqué des décès qui auraient pu être évités. Les gouvernements italiens et coréens ont également tardé à prendre la mesure du danger. Soit ils étaient mal informés, soit ils ne savaient pas trop comment réagir, mais leur incompétence est apparue en plein jour. En France, très rapidement des dirigeants politiques et syndicaux ont mis en cause de manière mécanique le manque de ressources des hôpitaux alors que le gouvernement a réagi rapidement, fortement et, semble-t-il, de manière transparente. Les divisions vont se creuser dans un pays déjà profondément divisé.

 

Le navire de croisière mis en quarantaine à Yokohama est devenu un bouillon de culture. Aussi incroyable que ce soit, les autorités japonaises n’ont testé qu’une petite partie des passagers et des membres d’équipage bloqués à bord. Au même moment, un autre navire a été mis en quarantaine à Hong Kong. En peu de temps, tous ceux à bord ont été testés. Le Japon n’est pas exactement un pays pauvre qui manque de compétences techniques. Mais ses élites politiques étroites et sa bureaucratie sont bien connues pour leurs mauvaises habitudes, ce que le désastre de Fukushima avait déjà révélé.

 

La Suisse offre un contraste intéressant. Dès que deux cas ont été découverts, le gouvernement a immédiatement mis en place une multitude de centres de test et annulé tous les événements qui rassemblent plus de 1000 personnes. Dans la foulée, de très coûteux salons, comme celui de l’automobile et celui des montres à Genève, ont été annulés. Pour un pays réputé lent à bouger (sauf sur les pistes de ski), la vitesse de réaction pourra peut-être limiter l’épidémie, alors même que les frontières sont grandes ouvertes. En Israël, par contre, les passagers étrangers en provenance de pays infectés ne sont même pas autorisés à descendre de leur avion, à la différence des passagers israéliens qui sont immédiatement pris en charge. Un exemple pathétique de la mentalité de forteresse qui domine.

 

Les spécialistes en épidémiologie redoutent le moment où le virus atteindra les pays pauvres et médicalement sous-équipés. Le Kazakhstan et la Côte d’Ivoire ont construit de nouvelles capitales mais leurs systèmes de santé ne sont probablement pas à la hauteur, tout comme d’ailleurs dans tant de pays où les militaires ne manquent pas d’armements avancés. Depuis longtemps, les économistes du développement répètent que les donateurs, publics et privés, feraient bien de mettre l’accent sur les systèmes de santé. On va découvrir qu’ils avaient raison, mais le constat risque d’être cruel.

 

Ces quelques exemples, et bien d’autres qui vont émerger dans les prochaines semaines, ne devraient pas être dissimulés lorsque, finalement, l’épidémie aura reculé. Pays par pays, ils vont tous révéler ce qui ne va pas, parfois ce qui fonctionne bien. Ces caractéristiques sont habituellement occultées, tout simplement parce qu’elles font partie du paysage depuis bien longtemps. Une manière d’être, en quelque sorte. Si le nombre de victimes est élevé, il faudra bien regarder la vérité en face, et il sera difficile de blâmer l’étranger. C’est en cela que l’épidémie qui se développe pourrait être utile. Gaspiller les leçons que nous allons apprendre serait une deuxième catastrophe.