Omicron nous rappelle ce que sont les priorités

 

 

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Les virologues ont toujours averti que de nouveaux mutants ne vont pas cesser d’apparaître et nous voilà face à Omicron. Comme à chaque fois, la vraie surprise est la réaction des gouvernements. Ils ont beaucoup appris ces deux dernières années, mais hélas ils continuent à commettre des erreurs.

 

Au début, nous ne savions pas grand chose de ce virus et les gouvernements ont réagi trop lentement et trop fort. C’est là un comportement classique face à l’incertitude, et pas nécessairement une erreur à priori. Le résultat a été une saturation des hôpitaux et des confinements durs qui ont provoqué une profonde récession. Néammoins, ils ont vu juste dans deux domaines : ils ont identifié comme objectif la nécessité d’éviter la saturation des hôpitaux et non pas de minimiser le nombre d’infections, et ils ont décidé de fournir des aides budgétaires sans précédent pour réduire l’impact économique de la récession. Ils ont ensuite réagi plus rapidement et avec des mesures moins extrêmes. Ces progrès sont dus en partie aux leçons tirées de la première vague, en partie à l’hostilité générale aux mesures de confinement dur, et en partie à la mise en place des vaccinations.

 

Contenir les nouvelles vagues avec des mesures plus légères et maintenir les aides budgétaires était la bonne stratégie. Elle était censée nous permettre d’atteindre le moment où l’immunité collective ferait du Covid une maladie normale. Mais L’impact catastrophique du variant Delta a changé la donne. Non seulement l’immunité collective allait désormais requérir un niveau plus élevé de vaccinations ou d’infections mais il démontrait qu’une pandémie ne peut pas être combattue au niveau national. L’immunité collective est un concept mondial. Omicron renforce cette conclusion : l’accumulation de vaccins par les pays riches est une stratégie perdante. Cette leçon n’a pas encore été assimilée. En effet, la réaction immédiate des pays riches a été de fermer les frontières. Nous ne savons pas encore où et quand Omicron est apparu, mais il était sans doute déjà présent un peu partout dans le monde quand il a été identifié. À ce moment, la plupart des pays qui avaient explicitement adopté une stratégie zéro-Covid (essentiellement des îles grandes et petites, et la Chine) l’avaient abandonnée (mais pas la Chine). Fermer les frontières n’est pas seulement inutile, c’est aussi coûteux et, surtout, c’est un indice que les gouvernements ne semblent pas vraiment réaliser à quel point la pandémie est un phénomène global.

 

Les gouvernements veulent montrer à leurs citoyens qu’ils réagissent rapidement, et c’est très bien. Fermer les frontières est tentant, c’est une preuve que le gouvernement se soucie de la santé de ses citoyens. Et bien, non. Ça renforce l’impression détestable que nous subissons une invasion, ce qui n’est pas nécessairement faux, mais cela ignore le fait que le virus mute parce que l’immunité collective n’est pas atteinte, loin de là, au niveau mondial. Peut-on faire mieux ? Dans un monde idéal, nous aurions maintenant suffisamment de vaccins pour inoculer le monde entier. Nous n’en sommes pas là et, de plus, il semble que le sentiment anti-vaccination soit encore plus répandu dans les pays pauvres, en Afrique surtout.

 

Ceci ressemble à une situation impossible. Des pans entiers de la planète ne sont pas près d’atteindre l’immunité collective, ce qui donne au virus la possibilité de muter, avec un risque accru de réinfection. Produire des nouveaux vaccins pour contrer les mutants est sûrement nécessaire, mais nous serons toujours en retard sur les mutations. On peut espérer la mise au point d’un vaccin efficace contre tous les mutants, et il serait très utile de financer cette voie de recherche, mais en attendant d’autres mesures doivent être mises en place.

La priorité est de produire suffisamment de vaccins et de lutter contre le sentiment anti-vaccins. Il est frappant de constater la persistance d’une pénurie de vaccins à ARN messager – les seuls qui soient vraiment efficaces – un an après qu’ils sont devenus disponibles. C’est une histoire de gros sous, avec des arrière-pensées nationalistes. Pourquoi la Chine et la Russie, entre autres, ne produisent-ils toujours pas des vaccins à ARN messager ? Ces pays devraient être capables de développer de tels vaccins ou de les produire sous licence. Est-ce une question de prestige ? Est-ce une question de prix ? Est-ce une question de de confiance, la crainte qu’ils ne jouent pas les règles des brevets et deviennent des compétiteurs qui trichent ? Suspendre les brevets est populaire, mais simpliste car l’histoire ne s’arrête pas aujourd’hui. Les laboratoires de recherche doivent continuer d’innover d’arrache-pied, et pas seulement pour le Covid. Ils ne le feront que s’ils peuvent breveter leurs résultats. Certes, les actionnaires de Pfizer et Moderna ont fait des profits immenses, et ce n’est pas fini, mais c’est un sujet qui concerne leurs autorités fiscales. De toutes façons, le coût des vaccins n’est qu’un élément des dépenses occasionnées par les campagnes de vaccination et il est douteux que ce soit le véritable obstacle. Après tout, les pays pauvres continuent d’acheter des armes pour des montants largement inconnus mais sans doute bien supérieurs.

 

Le fait que les taux de vaccinations soient particulièrement bas dans les pays pauvres suggère une solution simple et bon marché. Imaginons que l’on offre cent dollars à chaque personne en Afrique sub-saharienne – une somme proche du revenu mensuel moyen dans cette région – pour se faire vacciner. Le coût serait de 112 milliards de dollars si l’on compte chaque personne, y compris les enfants, les personnes aisées et celles qui sont déjà vaccinées, mais peu importe ici. Cette somme représente 0,2% du PIB des pays développés. Une nouvelle vague, due à mutant par exemple, réduit le PIB des pays riches d’au moins 1%. Dépenser une fraction de cette perte pour atteindre l’immunité collective mondiale est assurément une bonne affaire, et en plus c’est une bonne action. Cette question n’est pas à l’ordre du jour, semble-t-il.

 

Alors qu’ils ne sont pas encore arrivés au seuil de l’immunité collective, les pays avancés envisagent de rendre la vaccination obligatoire, formellement ou informellement. Faire respecter cette obligation risque d’être compliqué et politiquement difficile. Une alternative est d’offrir des incitations monétaires. Certains pays l’ont fait, mais elles étaient trop faibles pour faire une différence. Offrir des montants convaincants serait très coûteux et risquerait de se heurter ceux qui sont vaccinés, qui sont désormais très majoritaires. L’autre alternative est de créer des incitations non-monétaires pour encourager la vaccination, essentiellement en réduisant les activités ouvertes aux non-vaccinés. C’est la voie actuellement en vogue, et elle semble produire des effets. Si le variant Omicron est plus contagieux que le Delta, sans être plus dangereux, une autre solution est de miser sur les infections pour faire grimper le taux d’inoculation. Dans ce schéma quelque peu cynique, les gouvernements se contenteraient de « fortement encourager » les mesures de protection et laisseraient l’épidémie suivre son cours. Si les services d’urgence devaient devenir saturés, il faudrait alors confiner les non-vaccinés, ce qui est déjà le cas dans certains pays.

 

Finalement, les pays avancés doivent honnêtement évaluer leurs besoins en vaccins et transférer leurs stocks non-nécessaires vers les pays qui en ont le plus besoin. Rien ne leur interdit de continuer à commander plus de doses, y compris des nouvelles générations de vaccins, pour faire face à de nouvelles mutations, mais ils devraient réaliser que la protection de leurs citoyens passe maintenant par la vaccination massive des populations dans les pays pauvres. Et, de grâce, cessons de fermer les frontières.

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