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Economie et politique, en toute liberté
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Facebook et Cie : est-ce vraiment compliqué ?

24 novembre 2019

 

J’avoue que je sors ici de mon domaine de compétence, si tant que l’on accepte de m’en accorder un. Il ne se passe pas de jour sans débat sur les risques posés par les réseaux sociaux et leur utilisation pour disséminer des « fake news », des théories de conspiration et de la haine. On a vu comment ils déstabilisent les élections dans les pays démocratiques. Ils permettent à des groupes de marginaux aux idées particulièrement nocives de croître et embellir. L’État de droit semble désarmé. Et pourtant, la parade existe, et elle est simple.

 

Le plus extraordinaire c’est que ces problèmes n’ont rien de nouveau. La seule innovation est la technologie sous-jacente mais, sinon, on tourne en rond en réinventant des vieux débats sur la liberté d’opinion et la présence de monopoles. Ces questions ont été l’objet de discussions intenses, on a trouvé des solutions, et on ne cesse de les peaufiner. Ces solutions peuvent être mises en œuvre, après quelques ajustements pour tenir compte de la nouvelle technologie.

 

Durant les siècles qui ont suivi l’invention magique de Gutenberg, on a vu les mêmes développements. Les journaux sont apparus et cette invention, comme toutes les autres, a été rapidement détournée par des mauvais esprits. La presse se diffuse sans doute de manière moins efficace sur papier que la toile, mais la mauvaise presse est tout aussi dangereuse en disséminant des mensonges et des insultes. Les premières réactions ne furent pas très différentes de ce qui se passe en ce moment. Des gouvernements, pas vraiment démocratiques, ont saisi le prétexte offert par la mauvaise presse pour étouffer tout ce qui leur manquait de respect ; les autres ont tergiversé entre liberté d’opinion et censure. La presse a essayé de défendre l’idée d’autorégulation, mais cela n’a pas marché, comme la plupart des autorégulations – pensez aux marchés financiers avant 2008. À la fin, des lois sur la presse ont été adoptées.

 

Ces lois varient d’un pays à l’autre, mais elles sont construites sur un socle commun. La presse a le droit de publier tout ce qui lui plait à condition de ne pas remettre en cause des valeurs fondamentales comme la décence et l’honnêteté et de ne pas répandre intentionnellement des mensonges ou la haine contre des groupes spécifiques. Ces valeurs fondamentales évoluent au cours du temps et sont alors mises à jour. En bref il existe un large accord sur ce qui est publiable et ce qui ne l’est pas. C’est au processus démocratique qu’il revient de mettre cet accord en œuvre. Bien sûr, en pratique ce n’est pas aussi simple et harmonieux que ce que je dis, mais le principe est clair et simple.

 

Les défis que cela pose sont bien compris. La liberté d’opinion et de parole est la base de la démocratie, il implique la liberté de la presse. En même temps, comme toutes les autres libertés, la liberté de la presse ne peut pas être sans limites, ne serait-ce que parce qu’elle peut être utilisée par des forces antidémocratiques pour saper les bases de la société. Le bon équilibre n’est pas facile à trouver mais, après une longue expérience, les démocraties ont mis au point des compromis acceptables et efficaces. Ces lois, initialement conçues pour la presse écrite ont ensuite été appliquées à la radio et à la télévision. Il a suffi de considérer que ces nouveaux médias sont de nouvelles formes de presse qui utilisent des technologies différentes.

 

C’est un bon point de départ. Il suffit de reconnaître que, de nos jours, nombreux sont ce qui s’informent sur les réseaux sociaux. Les jeunes – et les moins jeunes – ne lisent pas les journaux, n’écoutent pas la radio, ne regardent pas la télévision. Ils naviguent sur la toile. Ils n’envoient des « courriers des lecteurs », ils chattent entre eux. Ils établissent des liens avec d’autres qui partagent leurs opinions, un peu comme, auparavant, les gens pouvaient être catalogués en fonction de leur journal quotidien. Les réseaux sociaux remplacent les médias traditionnels. Il est donc naturel de considérer qu’ils sont des organes de presse et de leur appliquer les mêmes lois et règles que les autres organes de presse. Ces lois et ces règles ont été longuement élaborées et améliorées depuis longtemps, elles sont largement acceptées et immédiatement applicables aux réseaux sociaux. Il est difficile de comprendre pourquoi ce n’est pas déjà fait ou en bonne voie d’être fait.

 

J’imagine qu’il n’est pas si simple d’établir ce qui est un réseau social et ce qui est un site de discussions privées. Les cercles de discussions qui apparaissent sur la toile ressemblent aux réunions publiques d’antan mais aussi aux discussions au café d’à côté. En général, les réunions publiques sont régulées alors que les discussions privées sont libres. La distinction est ténue, cependant, et probablement encore plus sur la toile. Par approximations successives, nous avons appris comment établir cette distinction pour les réunions traditionnelles, il n’y a aucune raison pour que ce ne soit pas aussi le cas pour la toile. Il suffit de commencer et d’améliorer ensuite. Des erreurs seront commises, c’est inévitable, mais ce n’est pas une raison suffisante pour laisser prospérer la situation actuelle qui secoue les fondations de la démocratie.

 

En plus de la liberté de la presse, se déroule un autre débat, parfaitement classique lui aussi. Les réseaux sociaux sont dominés par quelques géants. C’est normal, les réseaux sociaux sont sujets à des rendements d’échelle : plus un réseau est vaste, plus il est difficile pour des réseaux sociaux concurrents de se faire une place. La raison est ce qu’on appelle des externalités de réseau : un réseau est plus utile si un grand nombre de gens sont connectés. Le résultat est l’émergence de monopoles naturels. De nombreux exemples de monopoles naturels existent. C’est ainsi le cas du téléphone, dont l’utilité dépend du nombre de personnes avec lesquelles on peut parler. Cette industrie a longtemps été monopolisée, et très profitable, jusqu’à ce qu’on y introduise de la compétition par des moyens légaux. Certes, chaque monopole naturel s’appuie sur des mécanismes différents et les entreprises dominantes utilisent cet argument pour défendre le statu quo. Tout ce que cela signifie c’est que la manière de briser ces monopoles dépend de l’industrie en question, mais il est raisonnablement facile de trouver la bonne manière de s’y prendre. Comme leurs prédécesseurs, les monopoles qui dominent les réseaux sociaux profitent de leurs capacités d’influencer l’opinion publique pour défendre leurs positions et effrayer les responsables politiques. C’est du lobbying, d’autant plus inacceptable qu’il est efficace.

 

La liberté de la presse et le pouvoir de monopole sont deux questions différentes. Trop souvent, les débats tendent à mélanger ces deux aspects. Ces deux questions doivent être réglées séparément et les solutions reposent sur des logiques spécifiques et devront impliquer des règles distinctes. Régler une question ne règlera pas l’autre.

 

Les entreprises des réseaux sociaux ont commencé par nier que leur impact peut être sérieusement nocif, puis elles ont rejeté toute notion qu’elles ont une responsabilité vis à vis de la société. Elles défendent maintenant l’idée que ces questions sont trop complexes pour légiférer et proposent plutôt de s’en remettre à l’autorégulation, donc de leur faire totale confiance. C’est ce que dit Mark Zuckerberg quand il demande aux autorités de lui fournir des consignes qu’il appliquera – donc comment il exercera la censure – et, en même temps, il déclare qu’il se battra avec la plus extrême énergie contre toute tentative de briser son monopole. Mais il nous avertit aussi que Facebook ne peut pas détecter et éliminer instantanément tous les contenus inacceptables. C’est surprenant. La remarquable technologie à l’œuvre dans les réseaux sociaux doit pouvoir être développée pour surveiller les contenus en temps réel, mais c’est probablement coûteux. Quel intérêt aurait Facebook à dépenser de l’argent pour obtenir des résultats dont la conséquence sera de faire fuir ses clients vers d’autres sites moins regardants ? C’est bien là le problème avec l’autorégulation et la raison pour laquelle il faut légiférer.

 

Au lieu de négocier avec les réseaux sociaux, qui ne peuvent pas être juge et partie, il est simple de déclarer qu’ils sont des organes de presse. Ils seront alors soumis à la législation existante et devront payer des amendes à chaque fois qu’ils laissent apparaître des contenus illégaux. On pourrait même rendre ces amendes proportionnelles au temps durant lequel ces contenus restent visibles. Il y a fort à parier que les réseaux sociaux investiront alors dans une technologie qui leur permettra de détecter en temps réel les contenus illicites et qu’ils n’accepteront plus de la publicité politique douteuse. On le voit, les états disposent déjà des outils pour nettoyer les réseaux sociaux de leurs contenus nocifs et en faire des sources, aussi dynamiques que saines, d’information et de débats. Les états peuvent aussi appliquer la législation anti-monopole, y compris les règles spécifiques qui s’appliquent à la presse, pour rendre cette industrie concurrentielle. Est-ce vraiment aussi simple que je me l’imagine ?

 

Devons-nous regretter la récession qui n’aura pas lieu ?

16 novembre 2019

 

Les dernières prévisions économiques semblent indiquer que la récession globale tant redoutée n’aura finalement pas lieu. Après un moment de soulagement, je commence à le regretter. Peut-être que, après tout, une bonne récession serait une bonne chose. Bien sûr, une récession est toujours douloureuse. Beaucoup de gens perdent leur emploi, des entreprises font faillite, des revenus s’évaporent, des investissements productifs sont remis à plus tard et la chute des bourses fait disparaître des fortunes. Mais ce n’est pas toute l’histoire.

 

Une abondante littérature explique et documente les effets d’assainissement des récessions. C’est le moment où se révèlent les erreurs de gestion et où meurent les entreprises zombies. Des personnes coincées dans des emplois qui ne leur correspondent pas sont obligées de chercher ailleurs et sont ensuite contentes d’avoir dû le faire. Des actifs financiers surévalués retombent à des niveaux plus réalistes, ce qui clarifie la situation et permet d’envisager un future moins inquiétant. Des prêts qui n’auraient jamais pu être remboursés sont réajustés, d’une manière ou d’une autre, certes pas toujours facilement. Des anticipations irréalistes redescendent sur terre. Même si c’est pénible, l’assainissement de l’économie permet un redémarrage plus stable et durable. Alors que nous venons de vivre l’une des phases d’expansion les plus longues – même si la performance a été modeste – un tel assainissement ne serait pas entièrement nocif. Mais il y a plus, la période est spéciale sous bien des aspects.

 

Pour commencer, une récession aux États-Unis pourrait nous éviter quatre années supplémentaires de Trump à la Maison Blanche. Une remontée du chômage et une vague de faillites d’entreprises pourrait dissiper l’aura de magie de Trump auprès de ses supporteurs. Dans la mesure où cette récession serait une conséquence directe de la guerre commerciale qu’il a déclenchée tout seul, elle serait perçue comme un échec pour celui qui a dit répété qu’une guerre commerciale est facilement gagnable. Dissiper cette illusion vaut bien une récession. Plus généralement, Trump n’est pas le seul dirigeant à croire aux vertus des guerres commerciales. Son échec pourrait dissuader d’autres gouvernements de tenter l’aventure. Après tout, l’architecture mise en place après-guerre l’a été en réponse directe aux guerres commerciales qui ont puissamment contribué à ruiner le monde dans années 1930. Tous ceux qui ont pensé que le monde a changé sur cette question apprendraient une bien utile leçon, qui pourrait inspirer à nouveau deux ou trois générations.

 

Si l’Europe reste largement attachée à l’ouverture commerciale, nombreux sont les gouvernements qui sont convaincus que plus la dette est basse, mieux ça vaut. Ici encore, cette orthodoxie n’est pas nouvelle, elle a aussi produit des ravages dans les années 1930. Depuis, nous avons réalisé que tout jugement sur la taille et l’évolution de la dette publique doit être nuancé. Bien des dirigeants ne semblent pas avoir absorbé les connaissances acquises, la leçon doit être apprise. Il est bien sûr regrettable de devoir passer par les misères d’une récession pour que le message passe, mais c’est peut-être devenu nécessaire.

 

Vient ensuite la question des valeurs boursières. Nombreux sont les analystes financiers qui considèrent que les cours sont trop élevés. Le fait que la plupart des entreprises n’en profitent pas pour émettre des actions et financer ainsi des investissements productifs semble confirmer ce jugement. Certainement, le fait que les taux d’intérêt soient très bas, et semblent devoir le rester, implique que les cours, évalués sur cette base, soient bien plus élevés que par le passé. Même ainsi, il semble que les marchés, pour leur part, ne croient pas qu’une véritable récession soit probable. Après des années de hausse continue des cours boursiers, les investisseurs semblent être devenus excessivement optimistes, une situation fréquemment observée à l’approche de la fin d’une période d’expansion. Leur optimisme est en partie justifié par l’expérience depuis la grande crise financière de 2008. Les banques centrales ont déployé toute une panoplie de nouveaux instruments pour éviter une nouvelle Grande Dépression, ce qui a permis de stabiliser les marchés financiers dans une période particulièrement troublée. Les investisseurs sont souvent convaincus que les banques centrales vont pouvoir continuer à éviter toute violente secousse, même si elles sont de plus en plus à court de munitions. Le risque de baisse brutale des cours est sans doute sous-estimé, ce qui encourage la prise de risques.

 

Enfin, une nouvelle idée semble s’être largement propagée, selon laquelle nous sommes entrés dans une phase de stagnation séculaire, caractérisée par une croissance faible et des taux d’intérêt durablement bas. Une raison serait que le progrès technologique a ralenti. Cette vue est controversée. Elle contredit l’impression que la révolution des technologies de l’information et l’intelligence artificielle est en train de bouleverser les modes de production et la vie de tout un chacun. Elle accélère de manière spectaculaire les découvertes dans de nombreux domaines, pas uniquement scientifiques. Ces vues sont incompatibles, il reste à déterminer laquelle est erronée. En même temps, la mondialisation s’accompagne de rapides transferts de technologies qui élève la productivité dans de nombreux pays, y compris la Chine et l’Inde. Est-il possible que ces changements n’accroissent pas la productivité, et donc la croissance mondiale ?

 

L’autre raison avancée pour justifier l’hypothèse de stagnation séculaire est que l’épargne dépasse les besoins d’emprunt pour investissements au niveau mondial. Si le vieillissement de la population encourage l’accroissement de l’épargne, on n’en détecte pas la trace au niveau mondial. Du côté des investissements, il reste à déterminer si les opportunités ont réellement baissé ou si la faiblesse observée est une conséquence prolongée de la grande crise financière. L’assainissement provoqué par une récession pourrait évacuer les scories de la grande crise et ouvrir la voie à un retour à une croissance soutenue, à une reprise des investissements productifs et à une remontée des taux d’intérêt. 

 

Si nous échappons à la récession, ce serait une bonne nouvelle. Mais on peut aussi la souhaiter, au risque de le regretter si elle se produit, bien sûr.

 

Pour une vraie suppression de l’ENA

30 octobre 2019

 

 

Le Président Macron a annoncé la suppression de l’ENA puis a nommé un groupe d’étude chargé de proposer… une nouvelle ENA. L’idée qu’il faut former les hauts-fonctionnaires de manière uniforme paraît une évidence en France mais en France seulement. Ailleurs, ils sont recrutés comme tout le monde, à l’issue de leurs études, qui sont aussi variées que les missions du secteur public.

 

La justification de la voie quasi-unique de l’ENA est solide, ou du moins l’était en 1945. Il s’agissait de mettre fin au copinage et au népotisme qui avait sévi dans l’ancien monde d’avant-guerre. En sélectionnant les étudiants sur concours et en attribuant les postes en fonction du classement de sortie, on espérait s’en remettre au mérite pour remplir les rangs les plus élevés de la fonction publique. De fait, nombreux sont les hauts-fonctionnaires actuels qui n’auraient jamais eu leur chance dans l’ancien système. Cette noble idée, cependant, n’a pas suffi pour assurer un recrutement adapté aux besoins, ni même pour entièrement briser l’avantage des jeunes gens bien nés.

 

Pour entrer à l’ENA – hors concours interne – la voie royale est de passer par Sciences-Po, si possible à Paris, pour y préparer le concours d’entrée. Malgré des réformes importantes, la sélection à l’entrée à Sciences-Po continue de favoriser les enfants issus des milieux favorisés, et il en va de même pour l’entrée à l’ENA. L’ère des cent familles n’est plus mais, en dépit de nombreuses réformes ces dernières années, l’égalité des chances est loin d’être assurée, comme d’ailleurs pour les admissions dans toutes les Grandes Écoles. C’est probablement inévitable et certainement pas spécifique à la France, mais cela illustre les limites de la justification majeure de l’ENA.

 

Face à cela, le système français, souffre de nombreux inconvénients. Le moule unique crée un corps peu diversifié. Indépendamment de leurs origines sociales, les énarques partagent largement une vision spécifique de l’État, son rôle, son mode de fonctionnement et son rapport avec la société. Cette cohérence a des avantages, bien sûr. Elle a permis la reconstruction après la guerre et a porté le pays dans les décennies suivantes en s’appuyant sur une tradition jacobine solidement ancrée qu’elle a rendue efficace. Mais la mondialisation a battu ce modèle en brèche. Le temps des grandes entreprises publiques imbriquées dans l’État est passé. La capacité de lever toujours plus d’impôts pour soutenir un État stratège est épuisée et l’État ne peut plus être un bon stratège dans un monde toujours plus compétitif. L’ENA ne peut plus offrir à ses anciens élèves la carrière dorée de haut-fonctionnaire puissant qui pantoufle ensuite dans une entreprise publique. Du coup, l’ENA devient moins attractive. Or cette baisse d’attractivité menace l’autre avantage majeur du système : la qualité de ses élèves issus d’une sélection féroce.

 

Ailleurs, les hauts-fonctionnaires sont recrutés après des études supérieures dans toutes les disciplines possibles et imaginables. Comme une entreprise, chaque ministère définit ses besoins et procède à une sélection des candidats. Pert-on en cohérence ? Il semble que non. Le sens de l’État n’est pas l’apanage d’une formation unique. Tout comme une entreprise développe sa culture interne, les ministères peuvent très bien intégrer en leur sein des personnes venues d’horizons variés et construire le sens de ses missions. Ce n’est plus une croyance théorique acquise sur les bancs d’école mais un effort commun pour donner du sens à l’action.

 

Un avantage considérable du recrutement diversifié est d’assurer une adéquation forte entre les missions des hauts-fonctionnaires et leur formation. L’ENA, au contraire, forme des généralistes. Un peu de droit, un peu d’économie, un peu de sciences politiques, un peu de sciences administrative. Un peu de tout, mais rien d’approfondi. Le mythe de l’ENA est que ses anciens élèves peuvent résoudre tous les problèmes, parce qu’ils sont brillants et qu’ils ont entendu parler de tout. Or, là encore, le monde a changé. On peut le regretter, mais il est devenu beaucoup plus technique. Il ne suffit plus d’avoir picoré des connaissances variées, il faut avoir une vraie formation, théorique pour que les compétences durent, et pratique pour les mettre en œuvre. Le généralisme, qui est devenu une superficialité, ne suffit plus. Nos ministères ne détiennent plus nécessairement toutes les compétences nécessaires. Certes, les énarques se forment sur le terrain mais, il leur manquera souvent les bases.

 

Fermer l’ENA pour ouvrir une autre école, ce qui semble être dans les tuyaux, est donc un geste essentiellement symbolique. Le vrai changement, serait de se passer d’école dédiée à former les futurs hauts fonctionnaires et de laisser chaque ministère recruter son personnel librement. Décrire les postes, examiner les candidatures et choisir la personne la mieux adaptée est le standard international. Quid du risque de voir ces recrutements redevenir l’objet de favoritisme, voire de pressions politiques ? Le risque existe, bien sûr, comme partout ailleurs. Mais la France d’aujourd’hui n’est plus celle de la troisième république. Les procédures de recrutement peuvent, et doivent être encadrées par des règles. La meilleure protection contre toute déviance est la transparence et la possibilité pour des lanceurs d’alerte d’attirer l’attention lorsque c’est nécessaire.

 

Le pacte de stabilité : les politiques abandonnent avant d’avoir essayé

30 septembre 2019

 

À la mi-septembre, un conseil européen des ministres des finances (dit « informel ») a envisagé de réformer le pacte de stabilité. Leur conclusion ? Trop compliqué, trop controversé, échec garanti. Et voici comment on se promet de gros soucis pour l’avenir.

 

En 1997 déjà, juste avant le lancement de l’euro, l’Allemagne avait proposé ce qui est devenu le pacte de stabilité (et de croissance, l’ajout de ce terme étant la seule contribution française au débat). Directement transposé de l’expérience fédérale allemande, ce projet n’avait aucune chance de fonctionner dans la future union monétaire. Le projet a été accepté sans discussion sérieuse. À Paris, on disait que cela ne valait pas un conflit, tant les Allemands y tenaient, et que le pacte ne serait jamais respecté. C’est ce qui s’est passé, en effet. Outre des tensions récurrentes sur l’importance de respecter les règles, le résultat a été la crise des dettes publiques en 2010-12, qui a bien failli mettre un terme à la monnaie unique.

 

L’histoire, parfois, se répète. Une mauvaise décision de politique économique se paye rarement comptant, mais elle se paye un jour. Avant la crise, la faiblesse du pacte ne pouvait décemment pas être ignorée. Une première réforme avait eu lieu en 2005. Après la crise, de nouvelles réformes ont été mises en place. À chaque fois, il ne s’agissait pas d’abandonner un concept impossible, mais de le raffiner. Aujourd’hui, le pacte est devenu extraordinairement complexe et profondément bureaucratique, tous les raffinements consistant à essayer de colmater les brèches (les symptômes) sans toucher à la structure de l’édifice qui génère de nouvelles brèches.

 

Ce jugement est-il excessivement sévère ? Il a longtemps été perçu comme tel, par les gouvernements, les administrations et par la Commission qui est chargée de mettre le pacte en œuvre, ce qui lui a longtemps donné l’illusion du pouvoir. Mais voici que la Commission a reconnu qu’il est dangereux de continuer ainsi. Le Comité budgétaire européen, un organisme indépendant récemment créé pour évaluer le fonctionnement du pacte, vient de soumettre un rapport qui reprend à son compte le jugement jadis excessivement sévère.

 

 Le conseil des ministres de la mi-septembre avait devant lui des propositions de la Commission et du Comité budgétaire européen. Ces propositions ne remettent pas en cause l’édifice, bien sûr, mais, pour la première fois, ses fondations, un progrès timide mais probablement le plus honnête de ce que l’on peut espérer. Il s’agit de cesser de contrôler de manière tatillonne et à courte vue – année après année – ce que font les gouvernements pour combiner flexibilité de court terme et rigueur à long terme, dans l’esprit du frein à l’endettement suisse.

 

Mais ces propositions ont l’inconvénient majeur de remettre en cause la logique du pacte de stabilité et ses fameux seuils de 3% pour le déficit budgétaire et 60% pour la dette publique. Avons-nous fait fausse route depuis 1997 ? Oui. La nouvelle architecture est-elle garantie de mieux fonctionner que la précédente ? Bien sûr. Le succès est-il assuré ? Qui sait ? Pour les politiques, reconnaître les erreurs est pratiquement impossible. La prise de risque (« qui sait ? ») est terrifiante, même si une amélioration est certaine. Ce qui leur est inacceptable, c’est d’ouvrir des discussions difficiles parce que conflictuelles et techniquement compliquées. Ce qui est tout à fait acceptable, c’est de repousser à plus tard la quasi-certitude d’une nouvelle crise. Ce petit jeu a déjà conduit à une crise majeure – dans la foulée de la crise financière de 2008, elle-même la conséquence de ce type de raisonnement – qui a créé un fort sentiment eurosceptique, profondément décrédibilisé les élites, et provoqué la montée du populisme et le retour des extrémismes. Les dirigeants d’aujourd’hui ne semblent pas avoir pris la mesure des dangers qui menacent leur maintien au pouvoir et, accessoirement peut-être, l’avenir des démocraties libérales.

 

Brexit: trois aspects oubliés

11 septembre 2019

 

Les débats britanniques sur le Brexit sont absolument fascinants. Il ne se passe pas un jour sans que ne se produise un nouvel épisode spectaculaire. Derrière un processus qui semble souvent délirant, et qui l’est parfois, il est facile d’oublier quelques aspects importants.

 

Le premier aspect est que, très probablement, il ne se passera pas grand chose le jour J, qu’il y ait, ou non, un nouvel accord. Les négociations, et l’accord qui en a été le résultat, portent sur le divorce, et non pas sur les relations futures. C’est pour cela que l’accord prévoit une période de transition de deux ans, consacrée à traiter des millions de questions pratiques. Ces questions vont de ce qui passera aux postes à la frontière au statut des Européens qui travaillent ou vivent en Grande Bretagne – et réciproquement – ou bien à la reconnaissance mutuelle des caractéristiques des biens et des services qui seront échangés. Sans accord, même sans cadre prédéfini, il faudra bien prendre toutes ces décisions. La géographie fait que les échanges commerciaux et les mouvements de personnes continueront à un haut niveau, il faudra bien les organiser, ce qui prendra beaucoup de temps. En attendant une transition est inévitable. Ceci signifie que les changements seront limités au moment du Brexit, tout simplement parce personne ne veut d’une dislocation des relations économiques, pas même les tenants d’un Brexit dur, même s’ils n’ont pas encore réalisé les conséquences de ce qu’ils souhaitent. D’une manière ou d’une autre, les accords Européens continueront de prévaloir longtemps après le Brexit.

 

Le second aspect qu’on ne peut pas ignorer, est que, depuis plus de quarante ans, l’économie britannique est devenue complètement intégrée avec celle de l’Union Européenne. C’est la législation commune qui régit toutes les activités commerciales au sein de la Grande Bretagne, tout comme entre la Grande Bretagne et l’UE, et même avec le reste du monde. Cette législation couvre bien sûr le commerce, mais aussi la protection des consommateurs, les règles anti-trust, et bien plus. La Grande-Bretagne va devoir construire sa propre législation, tout en veillant à sa compatibilité avec celle de son principal partenaire, l’UE. Les entreprises britanniques vont devoir restructurer leurs relations avec leurs clients et leurs fournisseurs, les non-résidents auront à redéfinir leurs situations individuelles. Même si l’UE est loin d’être parfaite, les échanges se déroulent de manière relativement harmonieuse. De ce fait, la meilleure solution, la plus simple en tout cas, pour la Grande Bretagne est de reprendre à son compte les lois et règles européennes, sans trop de changements, et pour les entreprises britanniques de maintenir leurs relations commerciales existantes. Du coup, le Brexit apparaît comme une énorme perturbation sans beaucoup d’effets pratiques durables. Entretemps, les entreprises sont confrontées à une incertitude massive, qui limite leurs dépenses d’investissement et d’ailleurs certaines d’entre elles se sont déjà délocalisées. À terme, la Grande Bretagne post-Brexit ne sera pas très différente de ce qu’elle est aujourd’hui.

 

Cette observation implique un troisième aspect, qui est masqué par les débats spectaculaires de ces dernières semaines : un vrai Brexit est quasiment impossible. On avait souvent coutume d’admirer la stabilité et le pragmatisme de la démocratie britannique. Tout d’un coup, ses institutions donnent l’impression d’être devenues dysfonctionnelles et irrationnelles. Bien sûr, le référendum n’aurait jamais dû avoir lieu, ou bien la question aurait dû être mieux posée. Oui, ce fut une erreur énorme. Mais alors, il faut se demander comment un système démocratique stable et pragmatique peut gérer une mission quasi-impossible. Un système mal conçu aurait mis en place le Brexit sans se poser trop de questions. Les convulsions que l’on observe peuvent être vues comme des efforts, plus ou moins conscients, de faire face aux conséquences désastreuses du référendum. À son arrivée au pouvoir, Theresa May avait formulé cette célèbre expression : Brexit is Brexit. Facile à dire, pas à faire, comme elle finit par le réaliser. Il lui a fallu négocier un accord avec les Européens bien plus complexe qu’elle ne semble l’avoir envisagé. Puis elle a vu son Parlement rejeter toutes ses propositions. On considère souvent que l’incapacité du Parlement à formuler des contre-propositions reflète un profond dysfonctionnement des institutions britanniques. Une autre manière de voir est qu’il a réalisé qu’il n’y a de bonne manière de sortir de l’UE. Des millions de citoyens ont défilé pour demander un nouveau référendum, avec une question clairement formulée. L’équipe, jadis marginale au sein du Parti Conservateur, actuellement au pouvoir refusent cette idée de nouveau référendum, mais ils semblent dépassés par la vigueur de la résistance qui se manifeste. Tout ceci paraît éminemment rationnel et l’histoire du Brexit n’est pas terminée.  

 

Wanted: des bons gouvernements

 

28 août 2019

 

Nul ne sait si un gros ralentissement économique, voire une récession, va frapper les pays développés un de ces jours. Si ça arrive, nous sommes dans de beaux draps. Depuis la crise des subprimes qui a commencé en 2007, les banques centrales ont mis en place un impressionnant ensemble de mesures. Elles ont fait descendre leurs taux d’intérêts vers zéro, parfois même en dessous de zéro. Elles ont créé des quantités colossales de monnaie avec leurs politiques d’assouplissement quantitatif. Elles ont pris des engagements précis sur ce qu’elles allaient faire dans un avenir éloigné. Des mesures courageuses jamais essayées auparavant ! La récession fut brève, du moins en dehors de la zone euro qui a subi une crise des dettes souveraines qui aurait largement pu être évitée. Ce que tout le monde craignait, une nouvelle Grande Dépression comme après la crise financière de 1929, n’a pas eu lieu. Bravo les banques centrales !

 

Il est facile de ne pas s’être pas rendu compte de la passivité des gouvernements, mise à part des interventions limitées en 2008. La plupart des gouvernements se sont reposés sur leurs banques centrales. Ils se sont déclarés inquiets de la taille de leurs dettes publiques. Mais, en dehors du cas particulier de l’Allemagne, les dettes publiques ont fortement augmenté depuis lors, comme le montre la figure ci-dessous. Cette augmentation n’est pas la conséquence d’efforts pour aider les banques centrales, elle traduit l’absence d’efforts pour éliminer les déficits budgétaires une fois la situation rétablie. Évidemment, s’attaquer aux déficits est impopulaire… L’Allemagne s’y est mise parce que ce sont les déficits qui y sont hautement impopulaires, un écho persistant des événements désastreux qui, durant les années 1920, ont conduit tout droit à l’arrivée du nazisme. Elle a aussi été grandement aidée par l’appétit apparemment inextinguible des Chinois pour ses grosses voitures de luxe, ce qui a gonflé la croissance et les rentrées fiscales. D’ailleurs, cette demande s’est largement évaporée depuis les campagnes anti-corruption menées en Chine, ce qui explique que l’Allemagne est peut-être en train de rentrer en récession.

 

 

 

 

 

 

 

                                  Source: AMECO on line

Tout ceci n’est malheureusement pas seulement d’un intérêt historique. Depuis leurs interventions massives, les banques centrales ont toujours prévu de normaliser leur politique économique. Elles avaient l’intention de faire remonter leur taux d’intérêt et de réabsorber les masses de liquidité qu’elles avaient créées. Il s’agissait, pour elles, de retrouver des marges de manœuvre pour faire face au prochain retournement de conjoncture. Pas de chance, elles n’en ont pas eu le temps. Si une récession devait se produire maintenant, elles n’ont tout bonnement plus de munitions, ou si peu. Dans ce cas, seule la politique budgétaire pourra être mobilisée pour amortir le choc. Il faudrait alors augmenter la dépense publique ou réduire la fiscalité. Mais la plupart des gouvernements ne paraissent pas prêts à ainsi se substituer à leurs banques centrales. Dans ces conditions, une petite récession pourrait devenir profonde et longue.

 

Bien sûr, les gouvernements vont justifier leur inaction par le niveau de leur endettement, bien supérieur à ce qu’il était en 2007. Que ce soit leur faute, ou celle de leurs prédécesseurs importe peu, ils vont encore compter sur leurs banques centrales. Celles-ci se considèrent comme les héros qui ont sauvé le monde après 2007, ce qui n’est pas faux. Elles feront alors l’erreur de prétendre qu’elles peuvent le refaire encore une fois. Elles affirment déjà qu’elles disposent des instruments nécessaires, ce qui n’est pas le cas. Leur hubris fournit ainsi aux gouvernements un prétexte pour rester passifs.

 

Tout ceci est inquiétant, pour ne pas dire extravagant. Les gouvernements des pays développés ont-ils perdu la tête ? Déjà, si le ralentissement – ou une récession – se produit, ce sera largement de leur faute. Le monde n’a pas besoin d’une guerre commerciale. Le Brexit est une erreur monumentale non provoquée, juste une manœuvre politique suicidaire. Les politiques d’austérité adoptées en Europe de 2010 à 2014, suivies d’une attitude « neutre » depuis lors, sont inspirées par des croyances idéologiques, bien loin de l’état des connaissances en la matière. La totale stagnation de l’économie italienne depuis deux décennies est le résultat de la quasi-absence de réformes pourtant mille fois décrites. L’Argentine semble vouée à se retrouver en crise avec une régularité affligeante. La montée de l’angoisse face au réchauffement climatique reflète la totale inaction des pouvoirs publics, (et les peurs véhiculées par quantité d’ONG bien intentionnées mais largement irrationnelles). Dans ces conditions, c’est un vrai miracle que les consommateurs semblent avoir gardé le moral. Qu’ils s’angoissent, et la récession sera là, profonde.

 

La vague populiste explique une partie de ces déviances, mais les populistes ne sont pas particulièrement opposés aux déficits budgétaires et à l’endettement public, principalement pour de mauvaises raisons. Une fois au pouvoir, directement ou indirectement, ils font bien des dégâts mais, qui sait, ce pourrait être une bonne chose qu’ils soient aux affaires en cas de récession. C’est dire le pétrin dans lequel nous sommes.

 

Ce qui est embêtant avec Trump

21août 2019

 

Le détester est simple et naturel. Pour sa personnalité, pour ce qu’il représente, pour ce qu’il fait et, surtout, pour sa capacité à ne pas faire ce qu’il dit. Et, pourtant, il n’a pas toujours tort. Il lui arrive, plus souvent qu’on ne le voudrait, d’identifier des vrais sujets.

 

La Chine est un bon exemple. On y exécute, paraît-il, plus de personnes que dans tout le reste du monde. Cette dictature ne tolère ni la liberté d’opinion, ni la liberté d’expression. Elle persécute de manière perverse ses minorités. Trump n’en a cure. Ce qui l’intéresse, c’est le commerce. Depuis son accession à l’OMC, la Chine triche sans retenue et ça, ça embête Trump au plus haut point. Beaucoup d’autres pays sont également agacés de voir la deuxième puissance économique mondiale violer les règles commerciales de l’OMC, mais ils ne le disent pas trop fort, pas plus d’ailleurs qu’ils n’insistent sur la violation des droits humains. Parce que le marché chinois offre les meilleures perspectives de croissance au monde, aucun leader politique ne veut prendre le risque de voir ses entreprises exclues de la fête. Trump, au moins, n’hésite pas à s’attaquer à ce problème. De fait, il se bat pour tout le monde, il faut le reconnaître.

 

Bien sûr, s’il attaque les pratiques commerciales de la Chine, ce n’est pas pour une question de principe. Ce qui l’embête vraiment, c’est le déficit des États-Unis vis à vis de la Chine. Or ce déficit bilatéral ne veut rien dire (et il a beaucoup diminué depuis quelque temps). Un pays qui n’a pas de ressources pétrolières aura toujours un gros déficit vis à vis des pays producteurs et compensera plus ou moins ce déficit par des surplus vis à vis d’autres pays, c’est tout l’intérêt des échanges commerciaux, tout le monde y gagne. La Chine, qui a peu de ressources naturelles, a de gros déficits vis à vis de bien des pays producteurs, et des surplus vis à vis d’autres pays, dont les États-Unis. Trump ne semble pas comprendre ce principe élémentaire. Il est vrai que les États-Unis ont un déficit commercial global, mais ce n’est pas la faute de la Chine. La raison est que les Américains, dans leur ensemble, dépensent plus qu’ils ne gagnent. Ils en ont parfaitement le droit, à condition qu’ils payent pour la différence. C’est ce qu’ils font, en exportant des dollars (qui ne leur coûtent rien) que le reste du monde, y compris la Chine, se sentent le besoin d’accumuler. Rien de mal à cela non plus : l’Arabie Saoudite exporte du pétrole, dont elle possède de vastes quantités, les États-Unis exportent des dollars, qu’ils peuvent produire à volonté. Chaque pays a, ou devrait avoir, quelque chose à exporter. Les Saoudites ont la chance d’avoir du pétrole, les Américains ont été remarquablement bons pour construire un système financier dont le monde a besoin.

 

Mais revenons à Trump. Il en veut à l’Allemagne de ne pas contribuer assez à sa défense et de s’en remettre au parapluie offert par les États-Unis. Il n’a pas vraiment tort. Ses prédécesseurs ont choisi de ne pas en faire un fromage, peut-être parce que personne n’a vraiment envie de voir l’Allemagne redevenir une puissance militaire, et surtout pas les Allemands qui savent bien l’usage qu’ils en ont fait. Par ailleurs, Trump ne manque aucune occasion de dire tout le mal qu’il pense de l’Union Européenne et il pousse comme il peut pour un Brexit dur. Il voit l’UE comme une construction plutôt amorphe, ce que déplorent aussi les pro-Européens les plus enthousiastes, qui ressassent encore la sortie de Henri Kissinger qui demandait malicieusement quel est le numéro de téléphone de l’Europe. Toujours dans le même registre, Trump soutient sans réserve les faucons israéliens en ignorant la volonté des Palestiniens de disposer le leur propre État, une aspiration qui est devenue un objectif mythique dans l’opinion publique arabe. Mais cette sainte solidarité explique mal pourquoi, soixante-dix ans après la création de l’État d’Israël, tant de Palestiniens vivent sans droits civiques dans des camps de réfugiés dans les pays arabes alors que leurs dirigeants se chamaillent au lieu de réaliser l’union sacrée. Trump n’a pas forcément tort de penser que les accords de paix d’Oslo ne sont pas la réponse définitive au conflit qui perdure. Quant à son amitié fraternelle avec le despote Nord-Coréen, aussi risible et cynique soit-elle, elle représente une tentative pour faire autre chose que ce qui a été essayé pendant plus d’un demi-siècle. L’échec est peut-être au bout du chemin, mais qui ne tente rien n’a rien. Toujours dans le domaine angoissant de la profération nucléaire, les Européens condamnent la rupture de l’accord conclu avec l’Iran, mais ils en reconnaissent les failles profondes. Qu’est-ce qu’on fait, alors ?

 

On peut multiplier les exemples sans fin. Il faut admettre que Trump n’a pas toujours tort. Au fond, il bataille contre le politiquement correct, un paradoxe pour le président du pays qui a façonné l’ordre mondial et qui est devenu le parangon du politiquement correct. Mais le politiquement correct n’est-il pas une manière de se débarrasser de questions complexes, d’y répondre de manière simple, voire simpliste, en écartant toute critique sous couvert de jugements moralisants ? C’est peut-être une chance que la Maison Blanche, pour un temps du moins, secoue de vieilles certitudes et des accords branlants.

 

Le problème avec Trump est qu’il vaut mieux avoir des accords branlants que des mauvais accords ou pas d’accords du tout. La plupart du temps, il n’a rien à proposer et quand il avance des propositions, elles ne sont pas les bonnes. Son approche, faite de déclarations fracassantes et d’actions agressives ne font que révéler sa profonde ignorance des sujets qu’il traite, de leurs origines historiques et de leur complexité. Si ces questions étaient aussi simples qu’il l’affirme, elles auraient été résolues depuis bien longtemps. De fait, il a progressivement fait partir ses premiers conseillers, qui étaient parfois compétents, pour s’entourer de personnes dociles tout aussi ignorantes que lui ou prêtes à faire l’impasse sur ce qu’ils savent pour rester en place.

 

Il est impossible d’améliorer de l’extérieur la qualité des discussions à la Maison Blanche. Les alliés traditionnels des États-Unis peuvent espérer que Trump ne sera pas réélu, mais c’est un espoir bien ténu. Que peuvent-ils faire d’autre ? Une première possibilité est de reconnaître que Trump a souvent raison et de construire des propositions solides. Cela peut demander d’abandonner le politiquement correct et d’accepter de jeter à la poubelle des accords imparfaits, mais sans garantie que le résultat sera meilleur que ce qui existe déjà. Une seconde possibilité est d’ignorer Trump et de sauver au maximum le statuquo. Un exemple de la première approche est de défendre le multilatéralisme commercial et d’encourager la Chine à corriger ses violations les plus criantes. Un exemple de la seconde approche est ce que font les Européens lorsqu’ils essayent de sauver l’accord avec l’Iran pour l’améliorer. Il faut reconnaître qu’aucune approche ne marche, pour l’instant du moins. Une raison est que les États-Unis restent la seule superpuissance et que rien ne peut être accompli sans son accord. Une autre raison est que Trump ne respecte pas ses engagements et que tout accord peut être déchiré sans raison prévisible.

 

Alors, il ne reste plus qu’à gagner du temps. Tôt ou tard, en 2021 ou en 2025, Trump sera remplacé à la Maison Blanche. Mais d’ici là, le monde aura changé dans le mauvais sens, c’est déjà fait. On ne pourra pas alors simplement revenir au monde d’avant Trump. La première des priorités doit être d’éviter des désastres. La seconde priorité est de préparer l’avenir, avec ceux qui, aux États-Unis, sont également horrifiés, comme l’ont fait les Alliés durant la seconde mondiale. Il s’agit aujourd’hui de négocier avec eux pour construire des accords solides, en s’appuyant sur les compétences techniques et politiques de citoyens américains, peut-être même avec des groupes politiques. Un bon exemple est la question du changement climatique. La bonne solution est l’instauration d’une taxe carbone bien conçue, telle qu’avancée récemment par 27 Prix Nobel, tous américains. Il serait utile que de nombreux pays se mettent d’accord pour adopter une telle taxe et pour imposer des droits de douane sur les produits des autres pays, donc les États-Unis. Ceci pourrait permettre au successeur de Trump de se joindre à l’accord et, en attendant, d’encourager les états américains qui le souhaitent de s’y prépare, ce qui leur permettrait d’engranger rapidement des avantages lorsque ce sera fait.